CONSEILS DE LECTURES
Les conseils de lectures de… Hervé Chaygneaud-Dupuy
Donner à manger – Politique d’un geste ordinaire, de Joëlle Zask – Éditions Premier Parallèle, 2026
Ce qui est intéressant chez Joëlle Zask, c’est qu’elle se saisit des pratiques concrètes (cultiver un champ, se retrouver sur une place…) et qu’elle les regarde en philosophe pour en repérer les impasses et surtout les potentialités. Dans son nouveau livre, elle s’intéresse au fait de « donner à manger » en regardant toutes les pratiques qui se déploient autour de ce geste apparemment évident. En guise d’exemple, le chapitre sur le glanage, cette pratique qui illustre parfaitement sa méthode : repérage des usages inscrits dans le temps long (ici celui d’un des livres de la Bible, le Lévitique) pour comprendre que le glanage est avant tout une règle de limitation de la propriété puisque celui qui cultive un champ doit laisser une part à ceux qui viendront s’y servir ; comparaison avec la pratique actuelle du glanage à l’issue des marché, simple récupération de ce qui n’est pas vendable ; ouverture avec des initiatives positives qui réinventent le geste.
Zask explore ainsi toutes les facettes de ce « donner à manger » : cantines, aide alimentaire, restauration dans les ehpad… Elle montre les dérives qu’a produit le passage insidieux de la « nourriture » à l’« alimentation ». Avec l’alimentation, on se situe sur le registre de l’efficacité (on alimente aussi bien un poêle qu’un nourrisson), alors que la nourriture, avec son double sens matériel et éducatif (un livre peut vous nourrir), insiste sur la dimension sociale, relationnelle et enrichissante de l’acte de donner à manger. Pour Joëlle Zask c’est un acte éminemment politique. Pour cette raison, elle juge nécessaire de repenser notre organisation, de la production agricole jusqu’à l’aide alimentaire. Il s’agit ainsi de redonner du pouvoir à ceux qui mangent.
Le renouveau démocratique passe par nos manières d’accéder à la nourriture, dit ainsi Joëlle Zask de manière très convaincante.
La biodiversité comme un humanisme de Marc-André Selosse – Éd. Seuil, collection Libelle 2026
Avec ce texte court paru dans la collection Libelle, Marc-André Selosse essaie de sortir la question de la biodiversité de la case militante ou purement scientifique dans laquelle la cantonne souvent le débat public. La biodiversité ne peut être réduite aux espèces menacées d’extinction. Elle est bien plus que cela. Il s’agit à la fois des sols, de l’agriculture et de la santé mais aussi de notre corps avec le microbiote intestinal.
Nous sommes « cousus de biodiversité » affirme-t-il puisque nous sommes insérés dans le vivant. La crise actuelle de la biodiversité, pour lui, c’est avant tout l’effondrement des populations (notamment la perte de 80% des insectes en 30 ans) et non leur extinction et, face à cette crise, la science n’est pas sans réponse.
Avec ce texte engagé, il essaie de sortir la science du rôle de Cassandre qui est souvent attendue d’elle dans l’espace public pour développer de manière simple quelques exemples d’alternatives positives qui émergent : agroécologie, matériaux alternatifs, mobilités « douces », élevage extensif, etc. La science devrait être davantage vue comme une ressource pour l’action !
Géographie des mondes à venir de Augustin Berque et Damien Deville – Editions de l’Atelier, 2026
La géographie est une science des lieux et des liens bien loin de la simple cartographie des ressources planétaires qu’on a encore trop en tête quand on parle de géographie ! Le dialogue entre Damien Deville et Augustin Berque, deux géographes de générations différentes, permet de déployer les possibilités de leur conviction partagée : la géographie peut embrasser la diversité des mondes et répondre aux défis brûlants de notre temps en plongeant dans cette relation vivante entre humains et milieux.
En se faisant philosophe, nourri de la pensée japonaise, Berque a développé une approche originale de la géographie culturelle qu’il a nommée « mésologie » (science des milieux). Cette attention au « milieu vécu », Damien Deville la partage, lui qui aime reprendre la formule : « un géographe, ça pense avec ses pieds ». Ce qu’il a mis en œuvre en arpentant les Cévennes et bien d’autres lieux par la suite.
Leur dialogue permet de naviguer entre le Japon et l’Europe. Un exemple parmi beaucoup d’autres : le lecteur est invité à faire des liens entre la configuration déroutante de la ville de Tokyo qu’on ne peut comprendre sans s’intéresser à l’ancienne Edo, et le renouveau de Loos-en-Gohelle, né de la réconciliation de la ville avec ses terrils.
Le livre ouvre sur d’autres rapports au politique : le convivialisme pour Berque, une démocratie locale vivante pour Deville.
Trois fictions d’anticipation à lire
Terminons ces conseils de lecture sur un autre registre d’exploration de notre monde et des potentiels qu’il recèle. La fiction d’anticipation est puissante pour ça, même si elle s’enferme trop souvent à mon goût dans la dystopie. Voici trois livres qui m’ont marqué ces dernières années, très différents mais tous les trois riches d’une vision ouvrant les possibles.

Un psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers, une rencontre inattendue entre un moine de thé et un robot sauvage, une fiction qui aide à sortir des catégories définies par nos esprits cartésiens et imaginer d’autres accommodements.

Voyage en misarchie d’Emmanuel Dockès, notamment pour l’évolution du droit de propriété qu’il imagine que ce soit la propriété des entreprises ou des logements. Je n’ai jamais lu l’équivalent dans un essai.

Les déliés de Sandrine Roudaut, avant tout parce que l’autrice donne aux protagonistes une capacité à manier le verbe, à construire des discours qui embarquent et font basculer un monde à bout de souffle.


