Texte d’Emmanuel Ethis
Pour une nouvelle grammaire de l’EAC
Neuf principes
par Emmanuel Ethis
Une grammaire n’est pas un règlement. Elle décrit comment une langue fonctionne — ses mouvements internes, ses logiques profondes, les structures qui lui permettent de dire quelque chose de vrai sur le monde. Une grammaire de l’EAC ferait la même chose : non pas prescrire ce qu’il faudrait faire, mais nommer ce qui, dans les pratiques les plus vivantes et les plus exigeantes, produit réellement des effets sur les enfants.
Ce texte est né d’un constat simple. L’éducation artistique et culturelle dispose, en France, d’un socle institutionnel solide, de textes fondateurs ambitieux, d’acteurs engagés et compétents. Nous en faisons partie. Et pourtant quelque chose résiste — une impression tenace que le discours sur l’EAC tourne parfois sur lui-même, que les mêmes formules reviennent sans s’interroger, que l’énergie dépensée à affirmer les principes pourrait être mieux investie à les éprouver.
Ce ne sont pas des erreurs franches ni des postures cyniques. Ce sont des intuitions justes et généreuses et légitimes qui ont progressivement
cessé d’être habitées — des pensées devenues réflexes, des ambitions devenues automatismes. Nous les reconnaissons tous, parce que nous les avons tous prononcées. Certaines nous ont portés. Certaines nous portent encore.
L’enjeu est de les rouvrir.
Les neuf principes qui suivent sont une tentative de faire cela — de nommer autrement ce que l’EAC cherche à accomplir, avec des mots qui demandent encore quelque chose à celui qui les dit. Ils ne prétendent pas à l’exhaustivité ni à la systématique. Ils proposent un angle de vue, une manière d’entrer dans les questions difficiles — sur la valeur esthétique, sur l’égalité réelle des territoires, sur ce qu’on demande aux enfants et aux artistes et aux enseignants quand on leur confie ce travail ensemble. Ils s’adressent à ceux qui font ce travail, qui y croient, et qui acceptent que croire ne dispense pas d’examiner.
Une grammaire vivante n’est jamais close. Celle-ci non plus.
1. L’expérience artistique est une expérience totale
Nous avons tous utilisé les « trois piliers » — rencontrer, pratiquer, connaître. Ils ont rendu service : ils ont structuré des projets, convaincu des chefs d’établissement, organisé des formations. Ils méritent qu’on les regarde de près, parce qu’ils simplifient ce qu’ils décrivent.
À Strasbourg, un collégien de quatrième passe deux heures avec une plasticienne à déchirer du papier journal. Il ne « pratique » pas. Il ne « rencontre » pas. Il ne « connaît » pas. Il fait tout cela en même temps, dans le même geste, avec le même souffle. La main qui déchire pense. L’œil qui regarde la plasticienne apprend. Le silence dans lequel il travaille est déjà une forme de connaissance.
L’expérience artistique résiste au découpage. Elle est totale et indivisible et irréductible — sensation et pensée mêlées, émotion et cognition confondues, pratique et culture traversées l’une par l’autre. Toute organisation pédagogique qui la découpe en séquences étanches simplifie ce qu’elle prétend décrire. Ce n’est pas une erreur de méthode. C’est une invitation à regarder autrement ce qu’est l’art — et ce que nous lui demandons.
2. La durée est une condition, non une modalité
Nous avons tous accepté des contraintes de temps. Deux heures par trimestre, une journée de résidence, une intervention ponctuelle entre deux périodes chargées. Nous l’avons fait par réalisme, par souci d’équité, pour toucher le plus grand nombre. Ces raisons étaient bonnes.
Un atelier de deux heures par trimestre produit une expérience. Une résidence d’artiste sur six semaines produit une transformation. La différence n’est pas quantitative. Elle est de nature.
Le saupoudrage a un coût invisible : il habitue les enfants à des rencontres superficielles et éphémères avec l’art, renforçant l’idée que l’art est un ornement, une parenthèse, une récréation de l’esprit. La durée et la régularité et l’intensité sont les trois conditions d’une expérience artistique réelle. Elles ne sont pas des exigences supplémentaires imposées de l’extérieur. Elles sont la définition même de ce que nous cherchons à produire. Les nommer clairement, c’est nous donner les moyens de les défendre.
3. L’exigence esthétique est un acte démocratique
Nous avons tous voulu partir de là où sont les élèves. Le rap, le jeu vidéo, la série — autant d’entrées justes et nécessaires, autant de façons de dire aux enfants que leur culture compte, qu’elle existe, qu’elle mérite attention. Cette conviction est juste et elle reste juste.
Elle devient un horizon fermé quand elle s’arrête là, quand le détour vers l’inconnu n’arrive jamais, quand nous validons ce que l’enfant connaît déjà plutôt que de l’emmener là où il n’aurait pas eu accès seul.
Donner accès à des œuvres riches et élaborées et exigeantes — celles qui demandent un apprentissage, qui résistent, qui dérangent, qui transforment — c’est faire confiance à l’enfant. C’est parier sur sa capacité à être bousculé et enrichi par ce qui lui était d’abord étranger. La démocratisation et la démagogie sont deux chemins distincts et opposés. Nous connaissons la différence. Nous pouvons l’assumer.
4. L’artiste et l’enseignant sont deux légitimités égales
Nous avons tous salué l’artiste intervenant comme une présence précieuse et irremplaçable. Elle l’est. Et pourtant nous avons parfois laissé entendre — sans le dire vraiment — que cette présence se suffisait à elle-même, que la magie opérerait d’elle-même, que la qualité pédagogique suivrait.
Un grand interprète de Schubert n’est pas spontanément un grand passeur de Schubert. La transmission artistique se construit, elle s’apprend, elle demande une attention aux enfants que la maîtrise technique ne garantit pas. L’enseignant, lui, connaît ses élèves, sait graduer, sait revenir, sait inscrire une expérience dans la durée. Ces deux compétences sont distinctes et complémentaires et irremplaçables.
La coopération paritaire entre artiste et enseignant n’est pas un idéal de bonne entente. C’est une condition pédagogique. Elle suppose que chacun accepte la légitimité de l’autre. Former les artistes à la pédagogie, former les enseignants aux pratiques artistiques contemporaines : deux chantiers que nous pouvons porter ensemble, et qui renforcent l’un et l’autre.
5. L’émotion et l’analyse s’approfondissent mutuellement
Nous avons tous voulu protéger l’émotion. Laisser le temps à l’enfant de ressentir avant d’expliquer, préserver quelque chose de fragile et de précieux contre la hâte de l’analyse. Cette intention était juste.
Un enfant qui regarde un tableau de Rothko pour la première fois reçoit quelque chose — une couleur, une vibration, une inquiétude douce. Ce moment-là est précieux et irremplaçable. Il ne s’éteint pas quand on lui explique que Rothko a traversé la crise de la quarantaine en peignant ces rouges, que la toile mesure deux mètres cinquante, que le format a été pensé pour envelopper le spectateur. Il s’approfondit.
L’analyse est une forme de fidélité à l’émotion. Elle ne la remplace pas — elle lui donne des mots, une histoire, un espace. Ce qui menace l’émotion, ce n’est pas l’intelligence : c’est la hâte, la distraction, l’indifférence. Nous pouvons faire confiance aux deux à la fois.
6. L’art vaut pour lui-même
Nous avons tous justifié l’EAC par ses effets sur les autres apprentissages. Le théâtre améliore l’oral. La danse développe la motricité. La musique renforce les capacités cognitives. Nous l’avons fait pour convaincre, pour obtenir des heures, pour résister aux arbitrages budgétaires. Ces arguments ont leur utilité dans certains espaces.
Ils ont aussi un coût : ils placent l’art en position de justiciable, tenu de prouver son utilité dans la langue des disciplines qui lui sont étrangères. Un enfant qui découvre Pina Bausch ou Caravage ou Coltrane ne le fait pas pour améliorer ses résultats scolaires. Il le fait parce que ces œuvres élargissent son humanité, parce qu’elles lui donnent accès à des manières de voir et d’entendre et de sentir qu’il n’aurait pas trouvées seul.
Défendre l’art pour ce qu’il est — une expérience fondamentale du monde, un droit de chaque enfant — est un acte politique. Nous en sommes capables. Et c’est ce type de défense, au fond, qui donne à notre engagement sa vraie force.
7. La rencontre avec l’œuvre prime sur le lieu de la rencontre
Nous avons tous compté les sorties. Musées, théâtres, concerts — autant d’indicateurs visibles et légitimes d’une politique culturelle active. La sortie culturelle a sa valeur. Elle mérite qu’on la regarde pour ce qu’elle est réellement.
On peut traverser le Louvre sans voir une seule œuvre. On peut voir vraiment une reproduction projetée dans une salle de classe de Guingamp. Ce qui compte, c’est l’intensité de la rencontre — la préparation qui la précède, l’attention qu’elle mobilise, le prolongement qui lui donne du fond.
La sortie vaut ce que vaut le travail qui l’entoure. Mesurer le déplacement physique plutôt que le déplacement symbolique, c’est mesurer ce qui est facile à mesurer — non ce qui compte vraiment. Nous le savons. Nous pouvons le dire.
8. L’école est un territoire culturel à part entière
Nous avons tous parlé de « ponts » entre culture scolaire et culture personnelle, de liens à tisser entre l’école et les équipements culturels, de continuités à construire entre le dedans et le dehors. Ces images portent une intention juste.
Elles acceptent une frontière qu’elles devraient interroger. Qui a creusé ce fossé ? Quand l’école a-t-elle cessé d’être un lieu de vie culturelle authentique pour devenir un espace séparé de la « vraie » culture ?
L’EAC transforme l’école quand elle la traite comme un territoire culturel à part entière — un lieu où l’on crée, où l’on interprète, où l’on débat des œuvres, où l’on construit une relation vivante et durable et personnelle avec l’art. Cette transformation ne dépend pas des familles, des équipements disponibles, ni du territoire géographique. Elle dépend du regard que nous portons sur ce que l’école peut être. Ce regard, nous pouvons le changer.
9. Une politique culturelle vivante accepte l’inconfort
Nous évoluons dans un terrain exposé — exposé aux soupçons d’élitisme quand nous exigeons, aux soupçons de démagogie quand nous accommodons, aux soupçons d’inefficacité quand nous refusons de nous mesurer. Ces tensions sont réelles et légitimes. Elles font partie du travail.
Une grammaire vivante de l’EAC accepte cet inconfort. Elle maintient les questions ouvertes — sur la valeur esthétique, sur l’égalité des territoires, sur ce que nous demandons réellement aux enfants et aux artistes et aux enseignants. Elle cherche la justesse plutôt que le consensus. Elle fait confiance à ceux qui la pratiquent pour tenir ces questions sans se laisser paralyser par elles.
Cocteau l’avait formulé pour autre chose, et cela vaut ici : « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. » Ce que les formules toutes faites évitent — l’exigence et la distance et la résistance — c’est précisément ce qui fait tenir une politique culturelle dans le temps. Nous le savons. Nous pouvons nous faire confiance pour aller plus loin.
Une pensée qui cesse de penser devient un poncif. Une politique qui se contente de poncifs devient une gesticulation vide. L’EAC mérite une grammaire vive — et nous sommes ceux qui peuvent l’écrire.

Emmanuel Ethis est vice-président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle (HCEAC). Sociologue de la culture à l’Inseac du Conservatoire national des arts et métiers, il consacre ses recherches aux publics de la culture et aux processus de transmission à l’œuvre dans l’éducation artistique et culturelle.
Articles publiés :
→ Le « 100 % EAC » – Désormais une réalité dans les territoires ! (NECTART #HS1)
→ Réinventer les conditions de l’invention (NECTART#4)