La parution par Rebecca Armstrong
L’art de la guerre culturelle de Francis Dupuis-Déri
Une invitation à rire et à résister
L’art de la guerre culturelle est un recueil à double tranchant, et plus.
Il réunit une sélection de 47 articles écrits par son auteur, Francis Dupuis-Déri, dans la presse écrite, entre 1997 et 2025. Franco-canadien, il enseigne la science politique et les études féministes à l’université du Québec à Montréal. La guerre culturelle, il l’ausculte de son œil rieur mais jamais naïf. De l’expression « politiquement correct » au masculinisme en passant par les mouvements sociaux, l’islamophobie et le génocide à Gaza, le livre, fidèle à la chronologie des papiers compilés, projette des éclats de lumière sur la dynamique, l’ambiance socio-politico-médiatique des 30 dernières années. Regard tromboscopique en somme. Et ça pique les yeux, forcément.

Tranchant 1, le ton.
Si l’on découvre l’auteur à travers ce livre, on apprécie sa plume. Elle ne cède rien à la profondeur en choisissant son camp, celui de la joie en assumant de travailler, de jouer avec la langue car Francis Dupuis-Déri sait qu’elle est trop précieuse – ainsi que les mots et le sens – pour être abandonnée sur le champ de bataille qu’il décrit. Il ne cherche pas « à mettre la langue à l’abri du politique – ce quelle ne fut jamais nulle part ».
Tranchant 2, le miroir.
Francis Dupuis-Déri vit au Québec. Ce qu’il dépeint ressemble tragiquement à ce qui se joue en France. Nous souvenons-nous qu’en octobre 2021, les deux ministres de l’Éducation signaient d’ailleurs ensemble une lettre ouverte « L’École pour la liberté, contre l’obscurantisme » ? Quand Blanquer veut combattre les thèses intersectionnelles développées par des universitaires afroféministes, outre Atlantique les services de Roberge reconnaissent que « aucun document n’a été répertorié » pour appuyer les affirmations de cette lettre ouverte qui se contente de faire référence aux médias. Que ce soit dans son ici et notre là-bas, Francis Dupuis-Déri épingle les éditorialistes et les politiques qui raccourcissent la pensée, rabougrissent les mots, réduisent les réalités à la leur.
Tranchant 3, la reproduction.
« L’opposition à l’immigration musulmane d’aujourd’hui reprend les mêmes arguments et souvent les mêmes mots que l’opposition d’alors à l’immigration juive. »
En s’appuyant sur des chiffres, études scientifiques et travaux de chercheuses et chercheurs à l’appui, Francis Dupuis-Déri montre comme on a du mal à apprendre, vraiment, de l’histoire.
« Bien des États libéraux et républicains ont adopté plusieurs de ces principes, un siècle après avoir emprisonné, exilé et même assassiné tant d’anarchistes qui les défendaient. »
Tranchant 4, l’intersectionnalité des haines.
Francis Dupuis-Déri cite l’historienne Christine Bard : « L’intersectionnalité des haines (…) fait converger le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie et l’homophobie ». Cette expression, on pourrait la penser sortie d’un lexique militant. Et que non ! L’étude européenne « Intersectional Hate Speech Online » y fait référence. Mais aussi Europol dans son rapport de 2020 « Terrorism Situation and Trend Report ».
Tranchant 5, les visages.
Avec ce recueil, Francis Dupuis-Déri nous donne l’occasion de faire connaissance avec des visages et des voix qui méritent d’être entendues. John Wilson qui écrivait en 1995 le livre Le mythe du Politiquement Correct. Anna J. Cooper, première femme noire à obtenir un doctorat de la Sorbonne en 1925 qui dans sa thèse a étudié « L’Attitude de la France à l’égard de l’esclavage pendant la Révolution ». Steven Salaita, professeur palestinien à l’Université d’Illinois, renvoyé pour avoir critiqué les bombardements israéliens sur Gaza. Et la voix réinventée d’Antigone ! Dans un dialogue savoureux sur le retour de Bertrand Cantat (chanteur du groupe Noir Désir condamné en 2004 pour le meurtre de Marie Trintignant) sur scène.
L’art de la guerre culturelle est destiné aux personnes qui, déjà alertes sur la main mise croissante des idées d’extrême-droite dans le débat public, auront envie de se nourrir de faits étayés pour aiguiser leurs arguments sans plonger dans un essai complexe ou jargonnant. La post-face, signée du philosophe et sociologue Manuel Cervera-Marzal, clôt le recueil par une invitation au lecteur : réveiller « l’anarchiste qui est en toi ! ». Une invitation « à la méfiance envers les vérités toutes faites ». Une invitation à rire, malgré tout. Une invitation à prendre soin, des gens et des mots.

Rebecca Armstrong est facilitatrice de projets de territoire à forte dimension culturelle, créatrice du podcast de prospective « #2050 », et poète.