LA PARUTION

L’internationale des rivières, de Camille de Toledo – Lagrasse, Éditions Verdier, 2026, 240 pages.
Un récit d’avenir

La chronique de Sylvain Rotillon

J’avoue que la question d’attribuer des droits aux entités naturelles a suscité chez moi des réactions successives contradictoires. J’ai d’abord adhéré pleinement à l’idée, puis, en regardant les différentes implications, en particulier celle de l’identification de qui porterait la voix de ces entités, j’ai été plus circonspect ; si pour la Whanganui, en Nouvelle-Zélande, le clan Whanganui entretient une relation forte avec le fleuve, ce lien ne se retrouve pas de même nature dans la France hexagonale, rendant l’incarnation du lien au fleuve plus artificielle. 

La lecture du dernier ouvrage de Camille de Toledo m’a ainsi bousculé dans mes positions établies. Dans cet ouvrage, nous sommes projetés dans le futur, un futur pas si lointain où la reconnaissance juridique des entités non humaines a été adoptée en 2035. Mais, ce n’est qu’un hors d’œuvre, le nouvel enjeu concerne la reconnaissance d’un droit du travail pour les « travailleurs terrestres ».
La construction en chapitres courts revient sur les débats qui ont sous-tendu l’adoption de ces textes, en n’évacuant pas les controverses derrière ces notions, en en présentant les limites. Par ce biais, ce qui paraît discutable est discuté, loin d’une vision doctrinaire, l’imperfection est assumée, le compromis défendu. Le récit prend appui sur le fleuve L, à la fois générique, mais derrière lequel on imagine la Loire, sujet de prédilection de l’auteur (qu’il préfère dénommer « Loire »). Et c’est sur ce fleuve qu’il construit son raisonnement pour défendre le droit des travailleurs non humains.
Prenant le contrepied des services écosystémiques, instrumentalisation des entités naturelles réduites à leurs fonctionnalités jugées utiles avant tout pour les humains, les réflexions, toujours présentées sous l’angle de la controverse, permettent de réfléchir au « travail » assuré par les entités naturelles, au-delà de ce qui nous est directement utile. 

En reprenant les débats ayant permis d’aboutir au vote, Camille de Toledo se confronte aux limites de cette approche, reposant sur une vision anthropique, mais qui, en utilisant les outils du droit, permet de définir un cadre socialement adapté donc mobilisable. La projection dans le futur permet de souligner qu’une telle évolution ne va pas de soi et prend du temps, que les idées doivent maturer avant d’être adoptées. Au fond, c’est une sorte de manuel destiné à servir de guide, à donner une marche à suivre, mais dès à présent à changer notre regard sur ces travailleurs terrestres dont collectivement nous dépendons.


Sylvain Rotillon, géographe, a rejoint le Conseil départemental de l’Essonne pour déployer le « plan vélo » après six années passées au ministère de l’Écologie. Adhérent du Lierre et du collectif Nos services publics, il est aussi un contributeur occasionnel de La Fabrique écologique.