Vers une doctrine de l’investissement territorial climatique

Par Michael RESTIER

Le changement climatique n’est plus une hypothèse. L’actualité nous le démontre encore et avec force ces derniers jours, n’en déplaise aux courants obscurantistes. Sécheresses répétées et tensions sur la ressource en eau, inondations, recul du trait de côte, effondrement de la biodiversité ou encore multiplication des épisodes de chaleur extrême transforment les conditions de vie et de développement de nos territoires. On touche là à la question de l’habitabilité de nos territoires.

Face à cette réalité, trois impératifs s’imposent à nous : atténuer le changement climatique en réduisant nos émissions de gaz à effet de serre, protéger le vivant et adapter nos territoires aux conséquences désormais inévitables et déjà présentes du réchauffement. Donc atténuation et adaptation longtemps considérées comme deux politiques distinctes, voire opposables, doivent être pensées comme les deux faces d’une même stratégie d’avenir.

Plus encore, elles appellent une nouvelle manière de concevoir l’investissement public. Car la question n’est plus de savoir combien coûte la transition, mais combien coûtera l’inaction. Les arbitrages régulièrement portés en défaveur de cette logique rendent déjà responsables les gouvernements de ces dernières décennies coupables d’inaction, qui seront sévèrement jugés à l’avenir (pour ne prendre que l’exemple du symbolique Fonds vert, annoncé en grande pompe puis réduit à peau de chagrin).

Faire de la transition un investissement stratégique

Pendant de nombreuses années, les dépenses consacrées à la transition écologique ont été présentées comme des charges supplémentaires venant s’ajouter à des budgets publics déjà contraints. Cette « logique » a atteint ses limites.

Adapter un réseau d’eau, renforcer la résilience d’une infrastructure, rénover un bâtiment public, restaurer des espaces naturels ou développer des solutions de mobilité décarbonée ne relève pas d’une logique de dépense. Il s’agit d’investissements destinés à préserver le capital territorial, assurer les conditions de vie aujourd’hui et garantir la capacité d’agir des générations futures.

L’histoire économique nous enseigne que les grandes transformations ont toujours reposé sur des choix d’investissement assumés et inscrits dans une vision à long terme. L’électrification, les infrastructures de transport ou encore l’aménagement du territoire ont constitué des paris collectifs sur l’avenir. La transition écologique relève de la même logique.

Le coût de l’inaction est désormais largement documenté. Chaque catastrophe naturelle, chaque crise liée à l’eau ou chaque épisode climatique extrême génère des dépenses considérables pour les collectivités, les entreprises, les assureurs et les citoyens. Reporter les investissements nécessaires aujourd’hui revient à alourdir les coûts de demain.

Construire des réponses territorialisées et différenciées

Le dérèglement climatique est global, mais ses conséquences sont profondément territoriales. Les vulnérabilités ne sont pas les mêmes dans les territoires littoraux, montagnards, ruraux, périurbains ou métropolitains. Les réponses ne peuvent donc être uniformes.

C’est pourquoi les territoires doivent être placés au cœur des stratégies d’atténuation et d’adaptation. Ils disposent d’une connaissance fine des réalités locales, des ressources disponibles et des fragilités à traiter en priorité.

Les territoires de projet occupent à cet égard une position particulièrement pertinente. Parce qu’ils interviennent à l’échelle des bassins de vie, ils permettent d’appréhender les enjeux dans leur globalité : gestion de l’eau, mobilité, habitat, énergie, agriculture, biodiversité ou encore développement économique, légitimé par une gouvernance transversale et partagé.

Au fond, la transition écologique ne pourra réussir que si elle est traduite dans un projet de territoire.

Un projet coconstruit, compris et approprié par les habitants. C’est précisément ce que permettent les démarches de coopération territoriale développées depuis plusieurs décennies par les Territoires de projet.

La solution : un investissement territorial climatique

Nous sommes probablement à la veille d’une nouvelle étape de la décentralisation (d’une autre ambition que le PdL « Renforcer l’État local »). Après la décentralisation des compétences, puis celle des responsabilités de développement, pourrait s’ouvrir celle de la résilience territoriale. Cette évolution suppose l’affirmation d’une véritable doctrine d’investissement territorial climatique.

– Premièrement, les investissements liés à l’atténuation et à l’adaptation doivent être reconnus comme des dépenses d’avenir et non comme des variables d’ajustement budgétaire. Les contraintes financières actuelles ne sauraient justifier leur remise en cause.

– Deuxièmement, les financements doivent davantage s’inscrire dans le temps long. Les effets du changement climatique se déploient sur plusieurs décennies supposant une approche pluriannuelle des financements.

– Troisièmement, la responsabilité en matière de financements, autrement dit intégrer un impérieux principe d’écoconditionnalité dans l’équation, couvrant : transition écologique, impact social, concertation préalable et évaluation systématique.

– Quatrièmement, la confiance doit être accordée aux territoires pour définir les solutions les plus adaptées à leurs réalités. Les collectivités et les territoires de projet ne demandent pas seulement des moyens supplémentaires, mais également davantage de souplesse et de capacité d’initiative, soit une réelle décentralisation.

Cette doctrine pourrait devenir le nouveau cadre de référence de l’action publique territoriale, permettant d’articuler les enjeux climatiques, économiques, sociaux et démocratiques autour d’une ambition commune : assurer l’avenir.

Conclusion

L’atténuation et l’adaptation ne sont pas des options. Elles sont devenues les conditions mêmes de la sérénité et de la cohésion des territoires. Face à l’accélération du changement climatique, il est temps de considérer chaque euro investi dans la transition comme un euro investi dans la sécurité, l’attractivité et l’avenir de nos territoires. Bien plus qu’une nécessité environnementale, il s’agit désormais d’un choix politique majeur.

C’est par le local que les indispensables changements s’opèreront.

Michael RESTIER est créateur de liens et conseil auprès des Territoires, élus et agents.
Il est le directeur de l’Association Nationale des Pôles territoriaux et des Pays.