CONSEILS DE LECTURES

Le coup de cœur de… Marie-Christine Bordeaux

Un nécessaire à théâtre. Guide pratique à usage des passeurs d’art, de Christian DuchangeActes Sud (collection Appendre Pratique), 2025, 208 pages

Le nécessaire à théâtre de Christian Duchange : pour une éducation artistique sans mythes

J’ai connu, il y a quelques années, un « nécessaire à théâtre » sous la forme d’une mallette conçue par Christian Duchange et son équipe de la Minoterie, scène conventionnée d’intérêt national art, enfance et jeunesse à Dijon. Cet objet à multiples facettes contenait tout ce qui était nécessaire pour mettre en œuvre un projet d’éducation artistique pour le jeune public, et cristallisait une expérience développée tout au long de son parcours artistique et professionnel. Je l’ai découvert en même temps que la Minoterie, qui venait d’ouvrir et je me souviens de l’odeur de bois de ce magnifique lieu autant que du plaisir éprouvé à explorer ce bel objet.

J’étais donc très curieuse de lire l’ouvrage du même nom, imaginant qu’il s’inscrirait lui aussi dans le souci d’être simple tout en transmettant une expérience riche et complexe. Si la mallette existe toujours, il y trouvera tout naturellement sa place aujourd’hui. L’ouvrage propose en effet une forme littéraire de l’objet « nécessaire » dans ses deux définitions : l’indispensable (ce dont on ne peut se passer ou se dispenser), et l’arrangement raisonné de ressources pour agir. Ce n’est donc, nous dit l’auteur, ni une boîte à outils ni une trousse de secours, mais la condensation de l’expérience et le partage d’une démarche, l’« inventaire des possibles » selon ses termes. Il aborde donc aussi bien les visées de l’apprentissage théâtral, les valeurs, les enjeux, que les moyens très concrets pour y parvenir. 

Première bonne surprise à la lecture : l’ouvrage s’adresse tout à la fois à des enseignants qu’à des animateurs, médiateurs, responsables de groupes de débutants. En somme, il replace l’éducation artistique et culturelle (dont il se réclame) dans une conception élargie à l’éducation populaire et à la pratique en amateur. Il relie des temps de la vie et des modes d’engagement que les politiques publiques ont séparés en spécialisant leur champ d’action et en construisant des hiérarchisations culturelles. En effet, à force de dire que l’EAC est d’abord une découverte, une initiation, qui peut conduire certains de ses bénéficiaires à découvrir une vocation professionnelle, on passe sous silence le fait qu’elle a beaucoup plus de chances de susciter des vocations de praticiens amateurs. Par son parcours professionnel (enseignant, instructeur des Céméa, comédien amateur puis professionnel, directeur de compagnie puis de lieu), Christian Duchange a non seulement exploré tous les lieux et tous les modes de la transmission de la pratique théâtrale, mais également su en discerner les dimensions transversales et inspirantes dans toutes sortes de situations de partage et d’apprentissage. Ayant autrefois démontré dans ma thèse que la médiation de la danse contemporaine s’apparente le plus souvent à un déplacement et une expansion de l’art chorégraphique dans divers champs sociaux, j’ai lu avec intérêt l’idée, à mon avis très juste, que cette transmission est une « façon “augmentée” de faire du théâtre ».

Deuxième bonne surprise : ce livre est bien le développement du nécessaire-objet que j’avais vu, car il contient nombre de propositions et de recommandations opérationnelles. Derrière chaque thématique s’ouvrent des tiroirs successifs permettant de s’approprier des recommandations en vue d’exercices pratiques et d’actions concrètes. On peut explorer tous ces tiroirs, ou bien passer à la thématique suivante pour y revenir plus tard. Il y a certes un ordre, mais il est guidé par le sens de l’action, comme par exemple lorsqu’il commence par explorer les manières d’entrer en théâtre. 

Dans le sillage de son engagement pour les écritures théâtrales contemporaines – mais sans exclusive –, Christian Duchange s’appuie majoritairement sur des textes d’aujourd’hui : plutôt que d’imposer à des débutants l’apprentissage d’une posture de lettré, il recommande d’en faire des « lecteurs de théâtre ». De nombreux extraits de textes contemporains émaillent ainsi l’ouvrage, à l’appui des propositions de travail, mais on a aussi beaucoup de plaisir à découvrir le formidable potentiel théâtral de passages de lectures parfois très anciennes, comme Les Malheurs de Sophie… Entre chaos et structure, nous dit-il, le rôle du « passeur d’art » est de faire expérimenter le plaisir de jouer tout en permettant de créer une forme susceptible de s’adresser à un public. Dans les situations qu’il propose, il s’appuie sur sa longue expérience du jeu dramatique, c’est-à-dire d’une pratique théâtrale inspirée par ses conditions sociales et matérielles, adaptée et cohérente avec ces conditions et transcendant ces conditions : scolaires, jeunes en activité de loisir, amateurs sont ainsi invités à vivre cette double dimension du théâtre, à la fois un art et une activité sociales, ici étroitement mêlés. 

À la fin de l’ouvrage, Christian Duchange propose une définition personnelle et éclairante de la dénomination que j’avais proposée en 2013 pour le troisième pôle de l’éducation artistique et culturelle, appelé aujourd’hui « connaissances » de manière assez réductrice, et que j’avais dénommé « interprétation ». Ici, l’interprétation est définie comme une « occasion donnée aux débutants d’élargir l’appropriation de leur vécu par un retour sur leurs pratiques de joueur et de spectateur (voir et faire) ». Il développe l’idée que l’enjeu de ce troisième pôle, c’est de développer des ressources réellement appropriées et adaptées à une expérience à la fois individuelle et intime, collective et sociale. 


Marie-Christine Bordeaux est professeure des universités, chercheure au Gresec et membre, comme personnalité qualifiée, du Haut conseil de l’éducation artistique et culturelle et du Conseil scientifique de l’InsEAC – Institut national supérieur de l’éducation artistique et culturelle. Elle a été vice-présidente Culture et culture scientifique de l’Université Grenoble Alpes (2016-2023), co-présidente du réseau Art+ Université + Culture et du réseau des vice-présidents Science et société des universités et codirectrice de la revue Culture & Musées (2014-2020). Ses travaux portent sur la médiation culturelle et scientifique, l’éducation artistique et culturelle, les publics dits « spécifiques », les amateurs et plus largement sur les formes conventionnelles et émergentes de la démocratisation et de la démocratie culturelles.