Conseil de lecture de …

Les recommandations qui vont suivre ont été choisies parce qu’elles nourrissent une réflexion en cours sur la possibilité de vivre une vie culturelle hors des actes de consommation qui la constituent habituellement. Ce faisant, elle met en débat les raccourcis fréquents selon lesquels les menaces pesant sur les structures de production et de diffusion conduiraient à l’effondrement de la vie culturelle.

Ces menaces ne manquent pas il est vrai, qu’elles soient politiques (déclin de la légitimité), écologiques (limites planétaires) ou technologiques (développement de l’IA). Mais une offre culturelle drastiquement réduite, fragilisée et précarisée (la “culture low cost” comme la désigne Arnaud Idelon), est-ce véritablement la fin de la vie culturelle pour chacun.e. d’entre nous ? Question délicate, sensible même, tant elle pourrait passer pour une trahison, une façon inopportune de savonner la planche sous les pieds d’un milieu culturel déjà vacillant…

Poursuivons néanmoins… Cette réflexion interroge l’identification fréquente et implicite de la vie culturelle à des actes de consommation. La richesse de la première est en effet souvent mesurée au nombre des seconds, qu’il s’agisse de spectacles vus, d’équipements fréquentés, d’événements vécus, d’achats, d’emprunts, de vues, de fichiers streamés… L’étude le plus souvent quantitative des pratiques culturelles renforce cet état de fait en privilégiant dans ses protocoles le dénombrement des consommations déclarées (biens ou services, privés ou publics, payants ou gratuits).

Ce que l’on a appelé l’exception culturelle, soit l’exclusion de l’audiovisuel des accords de libre-échange, n’a pas eu pour effet de mettre les productions culturelles dans leur ensemble à l’abri des processus de marchandisation. L’ouverture chaque saison des billetteries et des abonnements aussi bien que la rentrée littéraire ou le Pass culture sont parmi d’autres les formes que prennent la consommation culturelle. Sans doute, les filières industrielles visent la maximisation de leurs profits alors que les pouvoirs publics se donnent des objectifs d’intérêt général. Mais dans un cas comme dans l’autre, concrètement, il s’agit de soutenir des filières de productions et d’écouler des produits dont les seules différences reposent sur des conceptions différentes de leurs qualités. La presse culturelle joue ici un rôle clé, espérant orienter les préférences, contribuer à la découverte de talents, soutenir de nouveaux lieux ou relancer l’intérêt pour des institutions. Dans tous les cas : favoriser la consommation de produits et services offerts à des “publics”.

Envisager la vie culturelle sous une autre forme ne doit pas être entendu comme une alternative, moins encore comme une façon de précipiter la fin de ce que plusieurs décennies de politiques culturelles ont produit. Il s’agit plutôt de reconnaître la possibilité d’une vie culturelle sans ou à basse consommation et, pour qu’elle puisse être véritablement vécue, d’identifier les conditions de son existence, ainsi que les politiques publiques nécessaires.

Deux précisions :

  • Par vie culturelle nous entendrons une composante de nos vies, comme nous pourrions parler de nos vies professionnelles ou amoureuses, familiales ou amicales, sportives ou religieuses… L’échelle est donc individuelle et pas seulement collective comme on l’entend souvent, notamment à travers le droit de participer à la vie culturelle.
  • On ne saurait toutefois cloisonner ces dimensions de nos vies. Familiales, professionnelles ou amoureuses, etc., elles sont toutes culturelles. Certes. Mais qu’est-ce que « le culturel » ? Pour mieux le cerner, je m’appuierai sur la distinction faite par Patrick Chamoiseau entre le prosaïque et le poétique. Le culturel se situant du côté de ce dernier. Le prosaïque, ce sont les nécessités vitales, celles de la survie, de l’utilitaire et de la sécurité. Il a pour rôle d’assurer l’organisation matérielle de la vie : se nourrir, se loger… Selon P. Chamoiseau, le capitalisme et la globalisation économique tendent à réduire l’existence humaine à cette dimension. Le poétique, en revanche, échappe à l’utilité brute et privilégie la beauté, la gratuité, le mystère du monde. Il prend forme dans l’amour, l’amitié, les activités créatives (notamment artistiques), s’ouvre à l’imprévisible. P. Chamoiseau ajoute qu’il ne s’agit pas d’une dimension futile. Elle fonde notre humanité et nous permet de faire face à l’impensable et aux oppressions. Vivre une vie poétique est ce que nous appellerons ici “vie culturelle “.

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Sélection :

  1. Hélène Loevenbruck, Le mystère des voix intérieures, Denoël, 2022.
  2. Baptiste Morizot & Estelle Zhong Mengual, Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain, Le Seuil 2019
  3. Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, 2020

Philippe Teillet, Sciences Po Grenoble UGA