Conseil de lecture de Vincent Piveteau
Biodiversité et écologie.
Frédéric Gruet. Et si ce n’était pas le climat ? La biodiversité, le combat pour changer le monde.
Préface d’Hélène Soubelet. Edisens 2025

Faut-il renverser les priorités du combat écologique ? A l’évidence oui, si l’on suit Frédéric Gruet, dans ce petit essai clair, qui invite à remettre le sujet de la biodiversité au cœur des mobilisations environnementales. Pour l’auteur, la cause écologique se heurte, avec la mobilisation sur le climat, à une forme de plafond de verre. Le combat manque d’incarnation. Surtout, il nous entretient dans un modèle anthropocentré des enjeux écologiques. Se saisir de manière sérieuse de l’extinction de masse qui se produit sous nos yeux à une vitesse vertigineuse, nous réinstalle dans une relation de vivants avec et au milieu d’autres vivants non humains, et nous invite à appréhender de façon beaucoup plus sensible l’urgence à agir.
Dans un premier temps l’ouvrage rappelle, et illustre de quelques exemples, les éléments du diagnostic : La biodiversité est d’abord un pilier de notre sécurité alimentaire, de notre santé, du bon état qualitatif des ressources et sa préservation participe de la prévention contre certains risques naturels.
L’extinction de masse à laquelle nous assistons est ensuite la conséquence, attestée par la science, de l’action humaine : surexploitation des ressources, pollutions, artificialisation des terres, changement climatique d’origine anthropique.
Enfin, les réponses mises en place ne sont pas à la hauteur des enjeux. Frédéric Gruet reprend à son compte les critiques sur les politiques de compensation écologique. Faute de moyens de suivi corrects, ce qui est renaturé est en général de moindre qualité que ce qui a été détruit ; et, comme avec le principe du pollueur payeur, la règle ERC (éviter réduire compenser) peut être interprétée par certains comme un « droit de détruire ». De même l’auteur est-il critique vis-à-vis des discours sur la décroissance, estimant que, tout fondés qu’ils soient, ils sont impraticables socialement.
Malgré ce diagnostic sombre de notre système actuel, et précisément à cause des impasses auxquelles il nous mène, l’auteur reste convaincu que l’avènement d’une vision écologique du monde, à l’opposée de la vision anthropocentrée dominante, est inéluctable. On aimerait être aussi optimiste que lui quand il écrit : « Les résistances à l’écologie ne sont pas inquiétantes. Au contraire, elles sont même autant de signaux positifs. La force avec laquelle une société s’oppose à une idée est en effet proportionnelle à sa validité et son potentiel de croissance » (p. 109).
D’autant que les deux derniers chapitres dessinent les conditions d’une transformation réussie, qui appellent des mutations radicales : l’avènement d’un nouvel ordre économique d’une part, fondé notamment sur la généralisation des paiements pour services environnementaux dans toutes les transactions, et par des investissements massifs pour des projets de restauration de la nature (résultant d’une décision coordonnée des banques centrales).
L’avènement d’un nouvel ordre démocratique, fondé sur un redécoupage des territoires autour de bio-régions, et la réorganisation de la décision autour d’une représentation démocratique tricéphale (l’assemblée des experts, celle des élus au suffrage universel, et celle des citoyens tirés au sort) en font aussi parti;. Vaincre les réticences qui viendront de tous bords est un combat éducatif et culturel, auquel Frédéric Gruet consacre également des pages intéressantes.
Qu’on suive ou non l’auteur dans tous ses arguments, c’est un livre vivifiant, qui amènera tout lecteur à se poser concrètement cette question urgente : et maintenant, comment fait-on pour changer le monde ?
Vincent Piveteau, ancien directeur de l’École nationale supérieure de paysage, est membre du collectif Paysages de l’après-pétrole. Il est inspecteur général au ministère de l’Agriculture. Il est membre du comité éditorial pour lequel il a écrit plusieurs articles.
