Street fighter et l’amour du cinéma pour les arts martiaux

Je sais que cela pourra faire hurler des cinéphiles ou spécialistes des arts martiaux de commencer cette première contribution pour PANARD autour du sport et du cinéma par la sortie du tout nouveau Street Fighter à l’intérêt cinématographique et sportif discutable. Cependant, ce jeu est une part de notre culture, une culture populaire partagée par des millions de personnes, un fait de société certain. Et puis les arts martiaux et le cinéma, c’est quand même une grande histoire d’amour.

Le film est sorti mercredi 14 octobre dans les salles françaises. Des Street Fighter, il y en avait déjà eu quelques-uns dont celui mémorable avec Jean-Claude Van Damme en 1994. Mais surtout, on retrouve beaucoup de street-fighters dans les films. The Burning of the Red Lotus Monastery, film muet chinois de 1929, aujourd’hui disparu, est considéré comme un des premiers films de kung-fu. Et c’est là que les arts martiaux se démarquent des autres sports. L’art du combat est présent dans beaucoup d’œuvres de fictions. C’est une science avec ses spécialistes et ses chorégraphes, sa philosophie, ses gestuels. À la différence de la course à pied, on ne dit pas qu’un film est sur l’athlétisme chaque fois qu’une personne y court.

Si l’on met à part ceux qui mettent en avant la philosophie du Wing Shun (Ip Man, W. Yip, 2008 ou The Grandmaster, W. Kar-Wai, 2013) ou une poésie intemporelle (Tigre et Dragon, A. Lee, 2000), les films d’action regorgent de scènes de combats entre maîtres de kung-fu, de muay-thaï, de karaté, de full-contact, d’aïkido, de kickboxing… Cela débouche souvent sur des chorégraphies vertigineuses avec des débauches d’effets visuels et sonores pour en mettre plein les yeux et les oreilles. Mais voilà, si les arts martiaux sont certainement les sports les plus utilisés au cinéma, les films où ils apparaissent ne sont pas vraiment tournés sur l’aspect sportif et se retrouvent utilisés pour animer quelques combats, souvent prétextes à montrer des combats sanguinolents où la morale marche sur l’arête d’un tibia de JCVD dans ta face. D’ailleurs, l’acteur karatéka belge et son talent pour le grand écart n’a pas fait que du bien à l’image des films d’arts martiaux dans les années 1980 avec ses productions faites à la va-vite, affublées d’un scénario nauséeux écrit sur un bout sanguinolent de kimono : Bloodsport (N. Arnold, 1988), Kickboxer (M. DiSalle,D. Worth, 1989), Full Contact (S. Lettich, 1990), Le Grand Tournoi (The Quest, 1996)…

Alors célébrons Street Fighter pour remettre cet enjeu sportif au centre de l’arène. Une sorte de MMA du futur (et du passé aussi – le premier jeu date de 1987 avant la création du MMA). Même si avant lui, il y eut quelques bons films autour de tournois sportifs avec les productions des Shaw Brothers (La Main de fer de C. Chang-hwa,1972) ou encore avec Bruce Lee dont Le Jeu de la mort (R. Clouse, 1978) où il affronte à chaque étage un combattant différent, a directement inspiré le jeu Street Fighter. Soif de justice (S. Hung, 1984) avec Jackie Chan est une autre inspiration. En tout cas, Feilong, personnage qui apparait en 1993 dans le quatrième opus du jeu Street Fighter II, est quant à lui directement inspiré de Bruce Lee.

En décalage avec JCVD, Karaté Kid cultissime film de John G. Avildsen sortie en 1984 (3 ans avec le jeu) marqua une génération autour, cette fois, d’une compétition sportive de karaté ! Si les arts martiaux qui y sont pratiqués sont très amateurs, l’histoire de cet enfant penche par moments vers une trame rockyesque dans sa peinture sociale (c’est le même réalisateur). Et on se rend compte que les films fonctionnent souvent mieux quand ils racontent des histoires plus que quand ils se concentrent sur les résultats des compétitions. Le judo, l’aïkido, la boxe thaï, ou la jiu-jitsu restent parfois statiques et ne sont pas simples à décoder visuellement… Dans une compétition de karaté, de judo ou de taekwondo, le score évolue en fonction de touches et les interruptions sont constantes. Rien de spectaculaire ni de cinématographique. C’est ce qui rend la réussite du film Redbelt (2008) de David Mamet remarquable. Ce long-métrage, autour du jiu-jitsu brésilien, n’hésite pas à montrer des compétitions, leur fonctionnement mais pour captiver le public, Mamet est obligé de filmer les coulisses, les tricheries et la corruption qui entourent le tournoi, Cet équilibre fait la réussite d’un film.

Or, des licences légendaires de jeu de baston comme Street Fighter, Mortal Kombat ou Tekken ont été entièrement bâties sur une structure narrative précise : le World Warrior Tournament. Des personnages issus de toutes les cultures, de tous les arts martiaux avec toutes les morphologies s’affrontent. Simple, basique. Cela ne fait pas un film. Car pour en faire des œuvres de fiction, les auteurs doivent imaginer des enjeux empathiques et narratifs autour des personnages. Pourquoi ils combattent ? Dans les films, ces combattants vont alors se mettre dessus pour sauver leur famille, leur vie, parfois le monde ou que sais-je. Tout cela est toujours un peu fabriqué. Alors est ce que cette adaptation de Street Fighter par Kitao Sakurai va apporter quelques choses de nouveau ? Sans doute pas. Mais ce n’est pas vraiment cela que l’on recherche. C’est le plaisir coupable de retrouver nos bons vieux camarades de baston et découvrir cette vie qu’on ne leur connaissait pas. En plus, l’évolution des effets spéciaux donnera à voir des combats encore plus réalistes… par rapport au jeu. Savez-vous qu’il est impossible de créer une boule de feu en criant Hadouken ! On a beaucoup essayé avec mes potes, on n’a jamais réussi. Alors, on a hâte de retrouver Gen, Ryu, Chun-Li, Akuma, Dahlsim, Zangief, Vega…

Le sport, c’est aussi ça, se retrouver avec ses vieux potes et si le cinéma le permet, la salle devient un sacré vestiaire.

Julien Camy est journaliste et cinéaste, il partage sa vie entre l’écriture, le cinéma et les festivals.