Culture : alerte rouge !
Dix ans après avoir déclaré L’Urgence culturelle, Jérôme Clément brandit Culture : alerte rouge ! : un carton rouge. En une décennie, l’alerte donnée s’avère juste. Elle a porté peu de fruits de changement. Tout au contraire, l’un de ceux qui a continûment porté « les années Lang » du patrimoine au CNC, La Sept, Arte, Alliance française, contribué au doublement du budget du ministère de la Culture, ne peut qu’observer entre nostalgie, amertume et colère sourde, l’affaissement de la place de la culture en politique.
La déclinaison d’un déclin
L’annonce de la déclinaison du déclin prétend s’opérer « sans désespérer », mais les perspectives de Jean Zay, rehaussées et concrétisées d’abord par De Gaulle/Malraux, puis renouvelées par Mitterrand/Lang ont fait long feu. Une date et un nom, déjà pointés il y a dix ans – Mme de Clèves en 2008 – ouvrent à ses yeux l’histoire d’un « grand retournement » et d’un affaissement régulier de la place de la culture et de ses politiques – en réalité de la politique nationale d’abord. Deux mouvements qui s’effectuent dans un silence partagé de la droite post Chirac, sauf exceptions notables (Xavier Bertrand, Florence Portelli, Dominique de Villepin) mais surtout d’une large partie de la gauche sauf de brèves incursions sur les médias (fusion Hachette-Vivendi, affaire Grasset…).
La durée de vie moyenne des ministres de la Culture, qui tangente vers deux ans depuis 2008, illustre la désaffection des enjeux culturels que traduit aussi bien l’érosion des crédits de l’État en faveur de la culture et, plus récemment, le plafonnement ou la réduction de ceux de collectivités territoriales.
L’enjeu central tient, selon l’auteur, à la mise en cause du service public, celui de la culture comme celui des médias. Son économie nécessaire contrebalance des logiques de concentration dans les fabriques d’opinions (médias, livre), le développement des fondations notamment des groupes de luxe. L’un et l’autre n’échappent pas à une économisation marchande de la culture et à l’irruption où la culture est devenue un « champ de bataille majeur ». La logique gramscienne s’est en effet étendue, l’extrême droite s’en est emparée à des fins d’« hégémonie culturelle ».
Des mouvements plus puissants
Quelques analyses sectorielles viennent renforcer le déclin engagé. Elles placent sous la lumière plusieurs faiblesses et risques : financement du cinéma, baisse de la lecture, fragilités économiques du spectacle vivant malgré l’engouement qu’il peut connaitre, déploiement de l’IA générative, la puissance des GAFAM. Un constat plus massif demeure que signale à juste titre Jérôme Clément : « la démocratisation culturelle n’a pas eu lieu » mais assez vite évacuée au motif que « la barrière sociale a toujours existé », comme si ce n’était pas une question des années 80 jusqu’à nos jours. Bien sûr, une variété d’actions renouvelées de médiatisation et d’hybridation ouvrent des perspectives. Mais un risque de long terme existe aussi, juste évoqué : « un manque d’envie » qui – plus nouveau – s’assume depuis au moins une décennie.
Bien utile, la lecture de ce carton rouge accumule efficacement nombre de fautes, de moments, de choix, essentiels le plus souvent, oubliés parfois aussi. Ils s’égrènent dans le temps, à un tempo plus vivace depuis dix ans. Ils donnent raison, à rebours et par effet d’inertie, à l’Urgence culturelle.
Mais après, mais alors ?
Après, alors : résistance de l’esprit au mensonge, réaffirmer et exiger une parole et une action politique forte, reprendre les dispositifs législatifs inadaptés, soutenir le service public, soutenir les artistes. Bien sûr, sans doute, nécessairement. Alors, est-ce après ou déjà… ? Déjà une suite à ce Carton rouge qui pourrait détailler par de nombreux changements de la vie culturelle, une politique culturelle renouvelée et un rapport à la culture qui dépasse son champ traditionnel.
Jérôme Clément, Culture : alerte rouge ! Éditions du Coquant, 2026.
